Le mystère des trois flambeaux

(réédition)

 

Extrait du livre :

 

Patricia et Aurélie montèrent se reposer un peu jusqu’à l’heure du repas. La salle à manger s’emplissait peu à peu, madame Landrieux commençait à servir. Le professeur Jacquemin était déjà là, mais il n’était pas assis à table pour dîner car il avait déjà mangé et, à présent, il était confortablement installé dans un fauteuil, un petit carnet bleu à la main. Sa fille était absente.

- Savez-vous ce que nous avons fait, aujourd’hui, ma fille et moi ? demanda-t-il à tous. Eh bien ! nous avons étudié plusieurs documents trouvés à la bibliothèque municipale de Pontarlier, ainsi qu’ici même.

- Et qu’avez-vous découvert, mon cher professeur ? demanda poliment monsieur Rolain.

- Eh bien, une curieuse histoire dont on ne sait, en fait, si c’est une légende ou une histoire bien réelle : pendant la guerre de trente ans, le comte de Blaques, le châtelain de l’époque, à peine âgé d’une trentaine d’années, se comporta si mal avec ses sujets que beaucoup d’entre eux préférèrent quitter la région… bien des années plus tard, il ne restait plus qu’une ferme à proximité du château, ainsi qu’un petit bourg, il n’en subsiste rien aujourd’hui. La ferme fournissait, au château, légumes et viandes de toutes sortes… il y avait surtout des volailles et des moutons, peut-être une vache ou deux pour le lait, mais pas davantage !

- Comme dans toutes les fermes, coupa l’assureur en dégustant son apéritif à petites gorgées.

- Sans doute, monsieur Delcourt, sans doute… mais attendez que je vous raconte la suite. Une nuit, c’était en décembre 1662, c’est-à-dire l’année de la mort du comte, un véritable carnage se produisit : cinq moutons furent égorgés dans la bergerie de la ferme, ainsi que la fille des fermiers, une enfant d’une douzaine d’années. L’auteur de ce désastre devait sans doute être un animal, mais un animal d’une taille impressionnante ! plus gros qu’un chien !

- Des loups sans doute, coupa monsieur Rolain.

- Eh bien, non, justement ! il n’avait pas gelé cette nuit-là, l’hiver était très doux, contrairement à cette année et les écrits de l’époque sont formels, il n’y avait, autour des victimes, que les traces d’un seul animal, des traces plus grosses, beaucoup plus grosses que la normale.

- C’est étonnant, constata monsieur Rolain, tandis que l’assureur hochait la tête de bas en haut.

- C’est étonnant en effet, reprit le professeur.

- Il s’agit peut-être là de la partie légendaire du récit, observa Ralph.

- Je ne crois pas, je pense que ce sont des faits bien réels, au contraire, par contre la suite vous surprendra certainement davantage.

- Et c’étaient les traces de quel animal au juste ? demanda Fabien avec intérêt.

- D’un loup, assurément ! mais seul, sans aucun doute, un loup deux ou trois fois plus gros que la normale, du moins, d’après ce que j’ai lu à la bibliothèque municipale de Pontarlier, parce qu’ici, au château, il ne semble pas y avoir grand-chose comme archives…

 

Patricia ainsi qu’Aurélie sentirent un frisson d’angoisse leur parcourir l’échine. La jeune Sophie Vadoux préféra monter dans sa chambre, accompagnée de sa mère.

- Hum, je vois que mon récit a l’air de perturber la tranquillité de vos hôtes, madame Landrieux, je vais donc, si vous le permettez, m’en tenir là.

- Mais non, protestèrent les autres d’une seule et même voix.

- C’est très intéressant, lança l’assureur d’un ton grave.

- Très intéressant, en effet, renchérit monsieur Vadoux.

- Fort bien, alors je continue mon récit. Il s’interrompit un instant. Ma fille n’est pas descendue car elle est un peu souffrante !

De son fauteuil, en se penchant un peu sur le côté, il voyait l’escalier dans son ensemble, largement éclairé, il pouvait même apercevoir le début du long corridor qui, lui, était noyé dans la pénombre.

- Pour un peu, on pourrait apercevoir les tableaux.

- Oui… mais continuez votre histoire, c’est passionnant, pressa monsieur Rolain.

- Les villageois organisèrent une battue dans la forêt, qui était, alors, bien plus vaste qu’aujourd’hui. Ils ne trouvèrent absolument rien mais ils s’aperçurent d’une chose, la bête, car c’est ainsi que les villageois l’appelèrent, agissait pratiquement toujours à l’aube naissante et toujours à proximité du château.

- Il s’agissait sans doute d’un animal en captivité qui parvenait peut-être parfois à s’échapper, coupa Fabien.

- Peut-être…

- Ou alors, de quelqu’un qui voulait maquiller un crime quelconque, suggéra monsieur Vadoux sceptique.

- Peut-être, c’est possible, admit monsieur Jacquemin. En fait, personne ne semble avoir jamais vu cet animal, si toutefois il a réellement existé.

- C’est un peu contradictoire avec ce que vous disiez tout à l’heure, observa monsieur Rolain en lissant sa barbe avec le revers de son pouce. Vous semblez, à présent, douter de l’existence de cet animal ! a-t-il existé oui ou non ?

- Je ne sais pas, les faits sont tellement troublants ! seules des traces étranges furent relevées auprès des victimes à chacun de ces crimes… certains ont prétendu qu’ils étaient perpétrés par un esprit maléfique.

- Et vous, un homme de science, vous croyez à ces sornettes, ironisa l’assureur.

- Non, je vous l’ai dit… dans mon for intérieur je pense que ces faits ont réellement existé, mais je ne puis l’affirmer ! quoi qu’il en soit, ce fut à chaque reprise, une épouvantable boucherie.

- Combien y a-t-il eu de… de crimes, demanda madame Landrieux toute tremblante.

- Une bonne douzaine, peut-être plus.

- C’est palpitant, souffla Ralph.

- Palpitant mais abominable, ajouta Aurélie en se rapprochant davantage de son frère.

- Et le comte ? demanda Fabien.

- Il est mort vers 1662, comme je vous l’ai dit. C’est son second fils, Philippe qui lui succéda en prenant possession du titre, des terres et du Château, après avoir évincé l’héritier légitime. Il passa plusieurs années de sa vie à rechercher les fameux flambeaux d’or et de pierreries dissimulés par son père, ici même, dans ce château, sans résultats ! Philippe était peut-être encore plus cruel que son père ! il n’hésitait pas à tuer pour parvenir à ses fins ! certains villageois, prétendirent qu’il commerçait avec le Diable… d’autres affirmèrent qu’il se transformait en loup, lors des longues nuits d’hiver et qu’il semait la terreur dans la forêt environnante. Même à Pontarlier les gens avaient peur !

- Quelle histoire mystérieuse, commenta Ralph, c’est vraiment captivant, effrayant mais captivant !

Patricia ne disait rien, l’appréhension qu’elle avait ressentie en arrivant dans ce lieu angoissant qui lui paraissait maléfique, l’étreignait de nouveau. Elle était calée sur sa chaise entre Fabien et sa sœur mais cela ne suffisait pas à la rassurer. Elle n’osait faire part de ces craintes à ses camarades car ils l’auraient sans doute raillée. Elle ne se rendait pas compte que, maintenant, eux aussi étaient tiraillés par la peur. La jeune fille aurait donné n’importe quoi pour que le professeur cesse d’évoquer cette maudite histoire. Elle aurait bien aimé que les autres l’accompagnassent jusqu’à leur chambre, elle n’osait pas s’y aventurer seule. Tout était hostile dans cette vaste demeure et, malgré la lumière vive qui éclairait la grande salle à manger, Patricia avait peur… une peur viscérale ! Aurélie n’était guère rassurée, les garçons, eux-mêmes, étaient assez troublés par le récit de monsieur Jacquemin.

*

 

 

Cependant, le professeur continuait à parler, ne s’arrêtant que pour reprendre, un court instant, sa respiration. Il parlait lentement, pesant chacun de ses mots, satisfait, somme toute, de captiver son auditoire. La terrifiante histoire de l’horrible comte de Blaques et de sa descendance resurgissait soudain d’un passé lointain, presque oublié. Par la bouche du professeur, il semblait que l’on avait remonté le temps de plusieurs siècles. Le vieil homme poursuivait :

- La mort était partout ! Philippe de Blaques fut tellement impressionné qu’il en référa au roi de France, Louis XIV, qui envoya un détachement d’une centaine d’hommes sur les lieux.

- Autant d’hommes pour un seul animal ? s’exclama monsieur Vadoux, surpris.

- Oui, mais c’est que la région était bien plus boisée à l’époque qu’aujourd’hui, précisa le professeur, et puis, devant l’importance des dégâts, le roi fut obligé d’agir de la sorte. Cet après-midi, ma fille s’est rendue aux archives départementales de Besançon, afin d’en découvrir un peu plus sur cette mystérieuse histoire.

- Alors ? demanda l’assureur.

- Alors rien !

- Comment ça rien, répliqua monsieur Rolain.

- Rien ! elle n’a rien trouvé d’intéressant sur cette période, par contre, au musée de Pontarlier dans lequel je suis allé moi-même, j’ai pu voir la lettre que le comte avait adressée au Roi Soleil.

- Passionnant, coupa monsieur Vadoux.

- Poursuivez, supplia Delcourt.

- Cette lettre, vous vous en doutez, est écrite en vieux français, le parchemin a subi les assauts du temps mais une traduction permet de mesurer toute la teneur du document en question.

- Que dit-elle au juste, cette lettre ? demanda Ralph d’une voix faussée par l’émotion.

- Elle fait état d’une bonne douzaine de meurtres, comme je vous l’ai d’ailleurs dit tout à l’heure, mais certains ont prétendu qu’il y en avait sûrement plus, beaucoup plus ! Et tout ceci s’est déroulé en très peu de temps.

- Combien ? demanda Fabien aussi bouleversé que Ralph et ses sœurs.

- À peine un mois et demi… un mois et demi pour les meurtres évoqués dans la lettre, car plus tard, il y en eut encore quelques-uns !

Un long silence tomba sur la pièce où l’on n’entendait que le crépitement des bûches dans l’âtre et le lourd balancier de l’horloge.

- En se basant sur la douzaine de meurtres dont vous faites état, ça en fait presque un tous les trois jours, observa monsieur Rolain.

- Et ce n’est pas terminé, reprit le professeur ravi de l’intérêt que lui portaient ses interlocuteurs : une nuit d’hiver, les gens du bourg surprirent un homme debout à côté d’une victime, il fut traîné au château et, avant même qu’il ait eu la possibilité de s’expliquer, il fut lynché par la populace en colère.

- C’est horrible, balbutia Patricia.

- Horrible en effet ! mais les gens de l’époque vivaient dans la terreur, ils étaient traumatisés. Incapable de réagir de façon rationnelle.

- Malgré la présence de l’armée ? demanda monsieur Vadoux.

- Oui, d’après les écrits de l’époque, des battues furent organisées sans résultats. D’aucuns prétendirent, par la suite, que ces carnages étaient perpétrés par l’esprit de l’homme que l’on avait si sommairement exécuté et qui revenait de l’au-delà, transformé en lycanthrope pour se venger…

- C’est quoi, un lycanthrope ? chuchota Patricia à l’oreille de son frère.

- C’est une personne qui a le pouvoir, d’après certaines légendes, de se transformer, dans des conditions bien précises, en loup.

- C’est absurde, tonna monsieur Delcourt, grotesque ! c’est du grand guignol.

- Sans doute, mais d’autres personnes affirmaient avoir aperçu un loup gigantesque… on trouva aussi quelques empreintes de pieds humains mais d’une taille extraordinaire. Ces traces étaient souvent accompagnées par celles d’un animal… un chien ou…

- Un loup ! coupa le médecin.

- Un loup, certainement, du moins, si l’on en croit les écrits de l’époque. Quoi qu’il en soit, à partir de ce moment on retrouva les fameuses empreintes humaines quasiment à chaque reprise, et ces empreintes étaient énormes !

- Voilà autre chose ! tout ceci est insensé, répliqua l’assureur, en allumant une cigarette d’un geste nerveux.

- Peut-être avez-vous raison, mais je vous l’ai dit, il y a un côté légendaire dans tout cela.

- Dans toute légende, il y a un fond de vérité, ajouta Guillaume d’un ton énigmatique.

- Oui, mais là, c’est du grand guignol !

- Vous savez, répliqua le professeur, d’après les documents de l’époque, les faits étaient très troublants.

- Mais enfin, coupa Delcourt, comment pouvez-vous être aussi affirmatif ?

- Je vous l’ai dit, j’ai consulté les archives du château : la lecture de ces documents est suffisamment captivante pour que l’on s’y plonge pendant plusieurs jours.

- Comment tout cela s’est-il terminé ? demanda Fabien.

- Vers 1680, la ferme a brûlé et la moitié du hameau avec ! le châtelain fut assassiné quelques jours après dans des circonstances encore inexpliquées aujourd’hui. Il faut préciser que l’armée avait quitté les lieux depuis plusieurs mois, laissant les villageois aux prises avec la tyrannie du cruel Philippe de Blaques… peu après la mort du comte et l’incendie de la ferme, la famille du châtelain dut s’enfuir en toute hâte, menacée de lynchage par les villageois… les mauvaises langues allèrent bon train, faisant vite une bien triste réputation au château. La partie encore habitable du hameau fut bientôt abandonnée.

- Pourquoi ? s’étonna monsieur Vadoux.

- La légende voulait que, durant les longues nuits d’hiver, on entende des plaintes dans la campagne environnante… plus de deux siècles passèrent sans que personne n’ose plus revenir habiter ici. Ce n’est qu’en 1908 que les descendants de l’ancien châtelain en décidèrent autrement.

- C’est palpitant, observa Fabien d’une voix qu’il s’efforçait de rendre ferme, mais cette histoire est vraiment étrange et pas très rassurante…

- D’après les anciens propriétaires, plusieurs livres ont disparu récemment, précisa madame Landrieux.

- Ils ont peut-être été détruits dans l’incendie, il y a quelques mois, souffla Ralph.

- Je ne sais pas, répliqua madame Landrieux.

- Depuis 1908, il ne s’est rien passé ? demanda Patricia.

- Je ne crois pas, répondit le professeur.

- Si, pourtant, reprit madame Landrieux. L’incendie qui s’est produit dernièrement, ne semblait pas avoir une cause naturelle… pas de court-circuit, pas d’explosion ! non, on n’a pas trouvé d’explication véritablement rationnelle à ce sujet.

Le professeur retira ses lunettes, se frotta les yeux et se leva.

- Je suis fatigué, je monte me coucher.

Patricia et Aurélie lui emboîtèrent le pas, bientôt suivies par messieurs Rolain, Delcourt et Vadoux. Madame Landrieux et Jeanne commencèrent à débarrasser la table. Guillaume s’installa confortablement dans un fauteuil. Les garçons demeurèrent encore quelques minutes dans la salle à manger.

- J’avoue que j’ai un peu peur, admit Fabien.

- Tu n’es pas le seul, tu sais, ce genre de légende traîne plus ou moins dans les vieilles demeures comme celle-ci.

Seul Guillaume était encore dans la pièce, à présent. Il semblait totalement absorbé par la statuette qu’il sculptait, patiemment, depuis le début de la soirée. Il s’était installé à côté de la cheminée où il jetait les éclats de bois au fur et à mesure qu’il les extrayait. Il paraissait posséder un réel talent dans le domaine de la sculpture. Le jeune homme ne prêtait guère attention à la conversation des deux garçons et d’ailleurs, il n’avait participé que d’assez loin, à l’exposé auquel s’était livré le professeur Jacquemin. Ralph avait envie de lui demander son avis mais, finalement, il s’y refusa, Fabien et lui montèrent finalement dans leur chambre.

- Si on allait faire un brin de conversation aux filles, avant d’aller se coucher, ça nous changerait les idées à tous, proposa Fabien.

- C’est une excellente idée ! j’avoue que je n’ai guère sommeil.

Les filles ne dormaient pas, elles avaient été réellement impressionnées par le récit du vieil homme. Patricia était blanche et tremblait sous ses couvertures. Aurélie présentait moins de signes de panique que sa soeur mais elle n’en menait pas large tout de même. Fabien la taquina un peu, comme il savait si bien le faire :

- Alors, Aurélie-Lebrun-qui-n’a-peur-de-rien, on fait une exception cette fois-ci ? on a le trouillomètre à zéro ?

- Imbécile, tu n’as peut-être pas la frousse, toi aussi ? héros du dimanche !

- Ne te mets donc pas toujours en colère comme ça, intervint Ralph d’une voix calme et apaisante.

- En plus, si tu t’énerves tu ne pourras pas dormir de la nuit, reprit Fabien.

- Ecoute Ralph fais quelque chose pour lui clouer le bec, explosa la gamine, parce que sinon, je le pulvérise.

- Allez, Aurélie, ne te fâche pas, je te faisais enrager, avec toi, ça marche tout le temps.

- Âne du Poitou, soupira-t-elle en esquissant un léger sourire.

La bonne humeur revint dans le groupe mais la peur tenaillait chacun des enfants.

- Demain, on ira faire une longue excursion, proposa Ralph, ça nous changera les idées à tous.

- Si seulement il y avait la télé, on s’ennuierait moins, soupira Fabien.

- En plus, il n’y a pas de neige, reprit l’aîné, j’adore marcher dans la neige.

La comtoise égrena les douze coups de minuit, que l’épaisseur des murs rendit presque inaudible.

 

- Il est temps d’aller dormir, décida Ralph.

 

Ce livre est réédité... (illustration : Ellie création http://ellie.wifeo.com)